Il fut accueilli en arrivant par ses colocataires massés devant la porte, silencieux bien qu'arborant un sourire radieux.
Tout en traversant la route qui le séparait de ses amis, une pensée qui lui déplut lui traversa la tête : « Info-traffic vous informe qu'un ange va passer dans cinq secondes... ». Oui, après un temps pareil passé sur les routes, il risquait d'y avoir un décalage. Son absence sans doute devenue habituelle enfin comblée, des réactions surprenante étaient à prévoir. Mais il n'en fût rien, Mario, enjoué et survolté comme toujours, ôta une sévère épine du pied de Mathieu.
« Ca c'est de la promenade digestive, mon gars, dit-il en écartant les bras pour donner l'accolade à son camarade. Ca fait plaisir de te voir, t'imagine pas. Bouge toi et va poser tes affaires, comment tu veux trinquer avec un carton sous le bras ? »
Il monta en tête du cortège au second étage, dans leur fief, et jeta son sac dans sa chambre, épargnant le même sort à sa porcelaine, qu'il déposa sur la table en marbre de la cuisine.. S'asseyant à la plus grande table en leur possession, la table en bois massif dans le salon, il constata que des festivités avait été préparées en son honneur : devant lui trônaient des bouteilles d'alcools divers, deux guitares avait fait leur apparition sur le canapé, exceptionnellement délaissé par Lucile qui hissait avec fureur un ampli branché, supposait-il, sur une sono neuve. Neuve il l'espérait, jugeant inappropriés les crachottis de celle qu'il connaissait pour fêter son retour... D'un coup d'½il, il constata aussi que l'ampoule de la cuisine n'avait toujours pas été changée depuis son départ.
Un récit, deux récits, trois récits ; la veillée se prolongea tard dans la soirée, ou plutôt dans la journée, car ces joyeuses retrouvailles donnèrent de quoi chanter et boire à tout le monde pour une journée entière.
Le lendemain, le routard eu l'impression d'entamer un nouveau chapitre d'un passionnant roman de voyage, mais un chapitre figé comme de l'huile (c'est à dire avec quelque chose qui bouge au dessus tout de même). Levé le premier, alors que la lumière de la lune rendait encore luisants les pavés carrés, polis d'usure, de la place en contrebas , Mathieu croisa Luc dans la cuisine , qui avalait en hâte un délicieux thé indien tout juste ramené du pays. Mathieu ressentit un pincement au c½ur en imaginant le succulent liquide s'écouler en torrent dans la gorge de son ami.
« Euh, si c'était pour l'engloutir comme ça, t'aurais aussi bien pu prendre de l'Eco+, non ? fit-il remarquer.
-Ah ? Pourquoi, il a quoi de spécial celui-là ? »
Il n'avait même pas prêté attention à la boîte dont il avait mis le contenu dans sa casserole. Cela aurait pu être une tablette de produit vaisselle, il ne s'en serait rendu compte qu'aux portes de l'hôpital. C'est avec la même distraction qu'il posa la boule remplie de feuilles dans l'évier et jeta négligemment la tasse à la poubelle. Détournant très subtilement la conversation, il lança en se dirigeant vers le hall :
« Au fait, 'faudra changer l'ampoule de la cuisine. Tu devais le faire, mais t'es parti avant. On a préféré te la laisser pour pas te vexer, finit-il avec un sourire.
-C'est ça, casse-toi feignasse, répondit Mathieu en rigolant. Si j'me rappelle bien, t'es déjà à la bourre, non ?
Il fronça les sourcils et porta sa main au menton, l'air faussement perplexe.
-Ah ouais, possible.». Luc était aide soignant, il naviguait constamment entre les hôpitaux et les maisons de retraite de la ville ; travail prenant, mais qui permettait à plusieurs personnes de se reposer sur son salaire relativement longtemps.
Arrachant au passage sa veste de cuir marron du porte-manteau, il sortit de l'appartement. Mathieu le vit traverser la rue et monter dans sa voiture, puis démarrer après un plusieurs essais infructueux, et enfin s'éloigner vers la périphérie, sans se presser, selon une habitude qui lui était chère. Mathieu constata avec un brin de fierté que la moitié des occupants des lieux, dont lui, étaient des glandeurs en puissance. Fierté ? Pourquoi, se demanda-t-il peu après. Fallait-il être fier de passer sa vie entre la pizzeria, le canapé, et le pack de bière?
Oui, pensait-il.
Même si de l'avis, élevé au rang de vérité universelle, de quelques aigris et insatisfaits chroniques c'était là une vie tout à fait honteuse, Mathieu se félicita en même temps que ses camarades de demeurer fidèle à ce que lui dictait son esprit. Voilà quatre ans qu'il vivait réellement et existait pour autre chose que ce que l'on attendait de lui, il n'envisageait pas de vivre autrement et se réjouissait de savoir que la science lui permette de jouir de cet état de fait pendant encore soixante ans.
Lui, il faisait ménage, cuisine et vaisselle dans l'appartement, et de l'avis commun cela était suffisant.
A nouveau seul, il songea à mettre un peu d'ordre, avant que tout le monde ne se réveille. Sortant sur le palier, il monta un étage de la cage d'escaliers , souleva le paillasson de leur voisin du dessus, et remit le numéro de « Minute » à sa place, c'est à dire à la poubelle.
-On se sent mieux de bon matin, quant on a fait ça ! expliqua-t-il au chat qui le regardait depuis le rez-de-chaussée.
Car il parlait aussi aux animaux.
Il revint dans le salon, rangea les bouteilles dans le meuble bas prévu à cet effet, empila les gobelets vides et les jeta dans le sac poubelle qui gisait sous la fenêtre de la cuisine, coincé entre le plan de travail en marbre et la petite table de la même matière (il se souvint de la tasse de Luc et la retira du sac avant qu'elle ne soit engloutie par les barquettes de merguez). Suivirent les miettes de pain et les peaux de saucisson, après quoi il regagna sa chambre silencieusement, au son agréable de ses pieds nus caressant les lames de bois sec et vieux du plancher.
Il jeta un coup d'½il dehors, par la fenêtre du hall.
L'immeuble formait une sorte de théâtre carré, avec en guise de fosse d'orchestre les couloirs menant aux trois chambres et celles-ci en guise de gradins ; aussi put-il voir par dessus le platane tristement planté dans les loges la nuit claire et bleue, la couleur pâle du jour naissant apparaissant au loin, entre les silhouettes vagues des collines de l'arrière pays.